Quand le livre d’Edouard Louis entre en résonance avec l’entretien d’Emmanuel Macron à la NRF

Dans Qui a tué mon père, l’écrivain revient sur ce lien qui à la fois l’unit et l’éloigne de son père. Tout tourne autour du temps et du souvenir. Alors que les dates sont inscrites en gras dans le texte (2001, 1998, 1999, 2004, la dernière fois…), et bien que rien ne soit chronologique, le temps est omniprésent. Il est la matrice du livre. Edouard Louis évoque les souvenirs autour de son père et de leur histoire commune. Et pourtant, il insiste sur le fait que ce dont il se souvient le plus est ce qui n’a pas eu lieu entre eux, et ce qu’il ne lui a jamais dit. Tout ce qui est absent du temps, mais qui le forme intrinsèquement.

« (je parle de toi au passé parce que je ne te connais plus. Le présent serait un mensonge.) »

Ce livre est aussi l’histoire d’une vengeance, de ce jour où Edouard Louis a voulu se venger de sa mère, qui lui avait dit un matin, alors qu’il se préparait pour aller à l’école :

« Pourquoi t’es comme ça ? Pourquoi tu te comportes toujours comme une fille ? Dans le village tout le monde dit que t’es pédé, nous on se tape la honte à cause de ça, tout le monde se moque de toi. Je comprends pas pourquoi tu fais ça. »

Pour se venger, il révèle à son père un secret qu’elle lui avait confié. Un secret qui peut paraître anodin, mais qui crée une tempête dans la famille. La famille, toujours. Edouard Louis creuse un peu plus à chaque livre les liens qui l’unissent à ces gens dont ils dissèquent le parcours, la personnalité, le caractère, et toujours à travers le prisme sociologie. De ce point de vue, Edouard Louis rappelle inlassablement l’œuvre d’Annie Ernaux. Et plus particulièrement Les Années, un texte fondateur, où elle fait entrer la politique dans le quotidien des gens. Ici, Edouard Louis explique la condition de son père à travers les actes des politiques. Il met des noms sur les maux de son père. Il donne pour responsables les politiques. Chacun de leurs actes ont des conséquences. Lorsqu’il est arrivé à Paris, Edouard Louis a découvert que les dominants (les parisiens, entre autres) avaient une vision « esthétique » (pour reprendre ses termes) de la politique, une idéologie en somme. Pour les dominés, pour sa famille, les conséquences de la politique, « c’était vivre ou mourir ».

« En mars 2006, le gouvernement de Jacques Chirac, président de la France pendant douze ans, et son ministre de la Santé Xavier Bertrand, ont annoncé que des dizaines de médicaments ne seraient plus remboursés par l’Etat, dont, en grande partie, des médicaments contre les troubles digestifs. Comme tu [son père] devais rester allongé toute la journée depuis l’accident et que tu avais une mauvaise alimentation, les problèmes de digestion étaient constants pour toi. Acheter des médicaments pour les réguler devenait de plus en plus difficile. Jacques Chirac et Xavier Bertrand te détruisaient les intestins. »

Edouard Louis fait entrer la politique et la sociologie en littérature avec intelligence et violence. La littérature redevient politique avec lui. Qui a tué mon père est un livre essentiel, qui entre d’ailleurs étrangement en résonance avec l’entretien que vient de donner Emmanuel Macron à La Nouvelle Revue Française, dirigée par Michel Crépu. Après avoir donné une interview à TF1 et à Plenel & Bourdin, Emmanuel Macron revient à son premier amour : la littérature, et donne une interview à la NRF, la belle, l’historique, créé en 1908. Alors que Michel Crépu évoque les Bloc-notes de Mauriac (où ce dernier traitait de la politique de son époque), Emmanuel Macron lui répond :

« La question est pour moi : y a-t-il encore quelque chose de romanesque dans la politique ? […] Par romanesque, j’entends une redécouverte du sens tragique : une perception non point technique du réel, mais dramatique, c’est-à-dire posant la question du sens. C’est ce moment où la politique devient une matière littéraire. […] D’ailleurs, remarquez que Mauriac commence son Bloc-notes à partir du moment où cela s’impose à lui comme une évidence ; on pourrait appeler cela le sentiment de traverser l’histoire.« 

On aurait envie de dire à Macron que, oui, il y a encore quelque chose de romanesque dans la politique. L’une des dernières phrases du livre d’Edouard Louis, qui évoque le corps de son père qui a subi les conséquences de décisions politiques, est sans doute la meilleure réponse :

« L’histoire de ton corps accuse l’histoire politique. »

Edouard Louis, Qui a tué mon père, mai 2018, Seuil, 85 pages, 12€.

La Nouvelle Revue Française n°630, Y a-t-il encore dans la politique quelque chose de « romanesque » ?, mai 2018, 137 pages, 15€.

 

 

Poster une note dans le carnet

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s