Photofiction II : Dans la foule new-yorkaise (« Grand Central Station » de Berenice Abbott)

Une nouvelle inspirée d’une photographie : Grand Central Station de Berenice Abbott.

La foule ne cesse de traverser la Grand Central Station. Elle court, elle marche vite. Elle est la population qui travaille, celle qui se lève tôt, qui porte des robes, sac et  talons, ou des costumes, cravate et chapeau droit. Cette foule ne fait qu’un, et pourtant n’est qu’une masse de gens seuls, préoccupés par les écueils de la journée qui arrive. Cette femme a laissé son enfant à l’école pour aller retrouver son travail de secrétariat dans un grand journal new-yorkais. Cet homme, avec une mallette, n’aime pas son nouveau poste de banquier où son patron le traite de moins que rien à chaque fois qu’il ose passer le seuil de son bureau. Et à la fois, il serait presque heureux d’aller travailler, pour ne plus voir le visage de sa femme qui n’arrive plus à faire semblant de l’aimer. Et cette jeune femme, au fond de la gare, semble perdue. Elle a pourtant l’habitude de venir, mais ce matin, elle passe un entretien. Elle a mis ce chapeau que lui avait offert son mari l’année dernière, qu’elle ne sort que pour les grandes occasions. Elle a peur d’en avoir fait un peu trop. 

Au centre du hall de la gare, seuls un homme et une femme restent immobile au milieu du mouvement incessant. Tous deux échangent quelques mots en s’évitant du regard, avant que la femme ne sorte de son sac une grande enveloppe. Une lettre qui va changer le cours de la vie de cet homme. Il la dépasse de presque une tête, mais c’est elle qui possède sa liberté. Dans cet enveloppe, l’homme trouve sa nouvelle vie : trois cartes d’identité, pas à son nom, certes, mais y sont apposé la photographie de son visage, de celui de sa femme et de leur fille. L’homme a fui ce pays terrible qui détruit toute une population, il a fui l’horreur et l’angoisse, la peur et le nazisme. Il fait partie de ces rares hommes allemands à avoir aidé des juifs, à avoir retiré les oeillères autour de ses yeux. Il a su, il a vu, il a compris et agi. Il a aidé, caché des dizaines de femmes et d’enfants, mais les autorités ont fini par apprendre. L’homme ne pouvait plus échapper à la condamnation à mort.

Partir loin, à New York. Cela fut une évidence. Il lui était impossible de rester dans cette Allemagne nazie, à la vue de tous, des SS et des allemands qui auraient payé pour se faire bien voir en le dénonçant. New York sera le temps de quelques mois une issue de secours. Avec lui, sa femme et sa fille ont embarqué pour une nouvelle vie. Chacun d’eux va devoir se reconstruire, apprendre une nouvelle langue, une nouvelle culture, de nouvelles coutumes. Trois vies perdues au milieu de l’immensité de la ville américaine. 

Ce soir, la foule traversera à nouveau Grand Central Station. Sauf l’homme et la femme. Eux d’eux ne parcourent jamais les allées de la gare. Elle avait choisi cet endroit populaire afin de passer inaperçu au milieu du monde. Ce soir, cette femme, juive, sera heureuse et soulagé d’avoir redonné sa liberté à cet homme, qui, quelques mois auparavant, avait hébergé et sauvé sa fille des griffes du régime nazi.

Inspiré de Grand Central Station de Berenice Abbott

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