Photofiction IV : Dans les yeux de la gardienne (« Musée du Prado » d’Elliott Erwitt)

Une nouvelle inspirée d’une photographie : Musée du Prado d’Elliott Erwitt.

Je suis gardienne de musée depuis plus de dix ans et connais les mille et un recoins du musée du Prado. Je m’y déplace comme dans un château dont je serai l’unique détentrice des clés des passages les plus sombres et les plus mystérieux. A mes heures perdues, lorsque je devrais rentrer chez moi pour me reposer, prendre un bain ou lire un polar, je reste parfois des heures à déambuler dans les allées du musée. J’ai appris à observer, non pas les oeuvres, que je connais par coeur à force de passer des heures devant, mais les passants. Ces hommes et ces femmes qui viennent pour ingurgiter un peu d’art ou abreuver leurs enfants en se donnant bonne conscience – la plupart du temps, l’enfant pleure à partir de la deuxième allée du premier étage. J’ai beau chercher, je n’ai jamais compris ce qui, précisément, les faisait flancher à cet endroit. Souvent, ils font demi tour vers la sortie quelques tableaux plus loin, à hauteur d’un Velasquez. Ils n’ont donc pas le plaisir de découvrir les deux tableaux emblématiques de Goya, qui ne sont pas accrochés l’un à côté de l’autre impunément. Tous les jours, des hommes et des femmes s’arrêtent pour observer ces deux chefs d’oeuvre, révélateurs des pulsions féminines et masculines. 

Goya avait peint la Maja nue, pour une commande, dont Manet s’inspirera pour son Olympia. A l’époque, les femmes nues ne choquaient pas. Pleine de charme et de désir, elles séduisaient. Quelques années plus tard, Goya a peint un pendant de cette femme. Un pendant vêtu d’une robe. Le Musée du Prado a donc eu la précieuse idée de les accrocher l’un à côté de l’autre. Certains s’en amusent, trouvent cela étonnant, affirment à leur compagnon de visite que Goya a réalisé un diptyque – ce qui est faux. Mais le plus drôle fut ce jour où un groupe d’hommes commença à s’amasser autour de la Maja nue. Tous l’observèrent pendant de longues minutes. Chaque homme s’approchait un peu plus pour appréhender les détails, découvrir les moindres recoins de l’oeuvre, faisant mine d’être en pleine réflexion artistique. D’autres gardaient leur main derrière le dos, trifouillant leurs doigts, sans doute un peu honteux de ne pouvoir détacher leurs yeux. Puis vint cette femme. L’allée était vide ce mardi matin. Elle s’avança, regarde la Maja nue, de loin, derrière le groupe d’hommes et s’éclipsa pour se poster devant la Maja vêtue. 

Alors que le groupe d’homme resté vissé devant la Maja nue, l’unique femme observait avec douceur et tendresse la Maja vêtue, détaillant les moindres coutures de ses vêtements. Comme quoi, l’homme, même doté d’une tête bien faite, n’est décidément rien d’autre qu’un animal en quête de chair. 

Inspiré par Musée du Prado d’Elliott Erwitt

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