Photofiction V : La Cigarette du silence (« Nan and Brian in Bed » de Nan Goldin)

Une nouvelle inspirée d’une photographie : Nan and Brian in bed de Nan Goldin.

Le silence éclate dans cette chambre aux draps froissés. L’homme fume une cigarette, le dos tourné. La femme, allongée sur le ventre, le regarde du coin de l’œil, se posant mille et une questions sur cet homme dont elle touche les moindres parcelles du corps, mais qui protège tant son esprit et son être qu’elle ne connaît presque rien de lui. Ils se fréquentent depuis bientôt un an, et elle ne sait toujours pas qui il est. Plus elle l’observe et plus elle invente des vies à cet homme au regard mystérieux.  

Au-dessus du lit, il a accroché une photographie de lui, cigarette entre les lèvres, qu’elle avait prise au début de leur rencontre. Sa virilité semble limitée, il en serait presque dénué, mais elle lui trouve un certain charme qu’elle n’a encore vu chez aucun de ces dizaines d’hommes dont elle a partagé le lit jusqu’à aujourd’hui. 

Le soleil propage sa chaleur entre les deux corps refroidis. La fumée de la cigarette les éloigne. L’homme ne la regarde pas ce matin, tout comme les autres jours. Il ne pose son regard sur elle que dans de très rares moments. Quand elle lui parle, il détourne les yeux. Elle se demande souvent ce qu’elle fait encore là à espérer une attention qui ne viendra pas. Elle a cette désagréable sensation de ne pas exister. Après l’amour, l’homme a besoin de ce silence, pesant pour elle, libérateur pour lui, il a besoin de ces draps loin de son corps qui veut respirer. L’homme reprend sa liberté dès lors que l’acte s’achève. Il se donne pour mieux partir. Il reprend ses droits, laisse l’animal profondément ancré en lui, pour retrouver sa condition d’homme dénué du moindre sentiment. Une autre forme d’animalité, en somme. 

Bientôt, il mettra sa chemise, son pantalon, prendra les clés laissés sur la table basse, partira en claquant la porte, sans un mot, sans se soucier de la douleur qu’il laisse dans le lit où il vient de passer la nuit. Elle connaît ce rituel, ce manège qui lui devient de plus en plus insupportable, ce rythme régulier chaque matin, quand il daigne venir. 

Cet homme la détruit de l’intérieur. Mais elle continue de danser, chanter, photographier, sortir, voir des amis. Lors de leur prochaine rencontre, elle lui dira sa peur, sa tristesse, son engagement dénué d’espoir. Pour toute réponse, il prendra entre ses doigts cette éternelle cigarette qui dépasse de ses lèvres. Avec lenteur, il s’approchera d’elle, au plus proche de sa joue pour lui murmurer quelques mots que personne d’autre qu’elle n’entendra. Pour détourner son attention, il laissera un silence, pendant que sa main gauche continuera son approche. La cigarette s’enfoncera avec douceur dans ce bras féminin qu’il a tant caressé. Un cri résonnera dans l’immeuble. Puis, le silence. 

Inspiré par Nan and Brian in bed de Nan Goldin

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