Photofiction VI : Le lit de n’importe qui (« San Clemente » de Raymond Depardon)

Une nouvelle inspirée d’une photographie : San Clemente de Raymond Depardon.

Ce lit aux draps froissés pourrait être celui de n’importe qui. D’un enfant passionné par la musique, d’une femme amoureuse, ou d’un adolescent échevelé. Mais c’est un homme fatigué par la vie qui y dort toutes les nuits. La journée, il parcourt les allées des jardins alentours. Il parle peu. Les amis n’envahissent pas ses après-midi. Il passe le plus clair de son temps dans une solitude calme et sereine. Parfois, un parent vient le voir. Son frère ou sa soeur, mais jamais ensemble, car ils ne s’entendent plus depuis de longues années pour des histoires d’héritage… Sa soeur vient le voir un peu plus souvent, une fois par semaine environ. Il aurait aimé pouvoir être le lien entre la fratrie, malheureusement, rien n’y a fait. La haine a pris le dessus. Ou plutôt la jalousie. 

Dans sa chambre, il n’y a pas la télévision. Il la regarde parfois dans la pièce principale. En Italie, la religion est omniprésente, alors le dimanche matin, il a pris l’habitude de regarder la messe. La voix du prêtre, monocorde, l’apaise et calme ses peurs. La nuit, les cauchemars le hantent, il ne sait plus comment s’en départir. Il aurait bien aimé demander l’aide d’un médecin, mais sur l’île, ils sont assez peu présents. Une infirmière passe le voir de temps en temps, mais elle n’est pas vraiment habilité aux terreurs nocturnes. 

Francesco n’aime pas la chaleur de l’île. Il se rafraîchit le visage avec l’eau des fontaines des jardins, sans quoi il passerait ses journées avec de la sueur coulant de son front et ses tempes. Il n’aime pas non plus le cheval qui court dans une prairie avoisinante. Il a toujours peur que celui-ci saute la barrière et fonce sur lui. Sa peur des chevaux remonte à l’enfance, à ce jour où il est passé derrière l’un d’eux, et où il s’est pris un sabot en plein visage. Depuis, sa cicatrice sur le front n’a jamais cessé de le complexer.

Aujourd’hui, sa tante est venue le voir. Il y a dix ans, elle avait prétexté le mal de mer. Depuis, elle n’avait plus jamais posé les pieds sur l’île. Mais il n’en croyait pas un mot, il savait qu’il lui faisait peur. Il le voyait dans ses yeux vitreux et ses mains tremblantes. Cet après-midi, alors qu’ils étaient assis sur un banc du jardin, elle lui a annoncé la mort de sa soeur dans un accident de voiture. Sa petite soeur qu’il aimait tant. La seule qui venait le voir régulièrement, car sa maison n’était pas très loin de l’île. Des larmes ont commencé à couler sur ses joues. La peur a commencé à l’envahir. Il savait qu’on ne l’autoriserait pas à se rendre à l’enterrement, que ses nuits allaient devenir de véritables cauchemars éveillés pour les longs prochains mois. Il redoutait que sa tante s’en aille, car il savait qu’on l’enfermerait dans sa chambre et sur ce lit qu’il haïssait. Ce lit dans lequel il se couchait chaque soir aurait pu être celui de n’importe qui, mais il se situait dans l’une des chambres de l’hôpital psychiatrique de l’île de San Clemente, à Venise. Et ce soir, il savait qu’il allait y être tenu par des bandes de cuir et de tissu.

Inspiré de San Clemente de Raymond Depardon

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