Photofiction IX : Quarante ans (« GB, England, New Brighton, The Last Resort, 1983-1985 » de Martin Parr)

Une nouvelle inspirée d’une photographie : GB, England, New Brighton, The Last Resort, 1983-1985 de Martin Parr.

Quarante ans de vie commune, tout ça pour en arriver au silence. On n’a plus rien à se dire, on ne va pas se mentir. On déjeune l’un en face de l’autre, comme ça, tous les jours. Le plus souvent chez nous, sur la table de la cuisine, et parfois au restaurant, comme aujourd’hui. Elle regarde ses mains pendant que je fume ma clope, le regard tourné vers la rue et les passants. Je vois des couples qui s’embrassent, des gens qui s’aiment. Elle, je ne sais plus si elle m’aime encore. Il arrive un âge où on ne se pose même plus la question, où on avance dans la vie, ou plutôt dans la fin de vie, le plus naturellement du monde, sans plus se soucier de rien, et même plus de l’autre qui vit avec nous. Ou plutôt à côté. 

On ne dort plus dans la même chambre depuis plus de dix ans. Elle a ses activités, j’ai les miennes. Elle mène sa vie, va faire ses courses tous les mardis matins. Le reste du temps, on se croise. On se réunit seulement pour déjeuner et dîner. Et encore, le plus souvent, la télévision nous accompagne pour combler ce silence que nous n’entendons même plus. 

Parfois, elle me parle pour me donner le courrier, pour me passer le téléphone ou me dire que la semaine prochaine nous sommes invités chez les Smith. Bien le dernier couple d’amis que nous voyons encore. Les autres ont tous cassé leur pipe. Et même chez les autres, on ne parle pas entre nous. 

Je dis qu’on ne fait que se croiser, mais ce n’est pas totalement vrai. En réalité, nous sommes ensemble la plupart du temps. Seuls, mais ensemble. Hormis le mercredi après-midi où elle tricote avec des copines qui viennent envahir le salon, journée durant laquelle je me réfugie au bar, on s’assoit dans le salon. On regarde la télévision. Parfois, elle lit, je fais des mots fléchés, ou nous accueillons mon petit-fils avec qui je fais des parties de dames, pendant qu’elle prépare des gâteaux pour le goûter. Notre fille, en revanche, on ne la voit plus trop. Elle vient déposer le gamin certains après-midi, mais elle ne s’arrête jamais, même pour boire un café. Je ne sais pas si elle n’a pas le temps, si elle travaille trop, ou si elle ne veut tout simplement plus nous voir. Peut-être que nous la déprimons. Dommage pour elle. Elle regrettera de ne pas avoir passé plus de temps avec nous lorsque nous ne serons plus là. Ou pas. Après tout, notre disparition sera peut-être un soulagement. Qui connaît vraiment ses enfants ?

Après réflexion, notre couple n’est pas tant à plaindre. Sans nous le dire, je crois qu’au fond, nous nous aimons encore un peu. Après tout, nous vivons dans le même espace sans être pour autant devenus des étrangers l’un pour l’autre. Nous n’avons juste plus rien à nous dire, comme nous n’avons plus rien à dire à quiconque.

Inspiré par GB, England, New Brighton, The Last Resort, 1983-1985 de Martin Parr

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