Photofiction X : Ce soir-là (« Theatre accident » d’Irving Penn)

Une nouvelle inspirée d’une photographie : Theatre accident d’Irving Penn

Ce soir-là, Chiara se rendit à l’opéra pour la première fois de sa vie. Jamais elle n’avait osé, de peur de s’y ennuyer, de ne pas comprendre, de rester hermétique. Pourtant, son mari était un fervent amateur de Puccini, Bizet ou Verdi. Le samedi soir, alors qu’il avait réservé sa place des mois à l’avance grâce à un abonnement auquel il souscrivait chaque année, il se rendait à l’opéra, seul. Cela ne le dérangeait pas. Au début, Paul insistait auprès de Chiara. Puis il avait fini par abandonner, chacune de ses tentatives, même celle de lui réserver un billet, s’étant soldé par un échec. 

Paul s’habillait dans sa chambre. Il enfilait une chemise blanche, son costume et un noeud papillon qu’il avait appris à nouer seul. Chiara l’observait de loin s’apprêter comme s’il se rendait à son propre mariage. Tous les samedis, le même rituel, Chiara n’y avait plus fait attention depuis des mois, préférant lire dans le salon devant la cheminée. Mais ce soir-là, elle le regardait avec mélancolie, se disant qu’elle avait raté quelque chose avec lui, qu’elle aurait aimé ne pas le décevoir, qu’elle se forcerait désormais à aller à l’Opéra si cela pouvait le rendre heureux. 

Alors même qu’il venait de claquer la porte du taxi, Chiara se précipita dans leur chambre, mit sa plus belle robe, prit le temps de se maquiller comme elle ne l’avait pas fait depuis des années et appela un deuxième taxi. A l’entrée de l’opéra, elle vit toute la bourgeoisie de la ville réunie. Elle reconnaissait quelques collègues de son mari, et des femmes de son quartier qu’elle croisait parfois chez le coiffeur ou au salon de thé. Chiara salua et serra quelques mains avant de monter les marches du sublime escalier qui ornait l’entrée de l’opéra. Elle cherchait Paul des yeux, tentait de rester discrète pour ne pas se faire remarquer. Elle l’imaginait au bar, une coupe de champagne à la main, attendant avec impatience le début de la représentation. 

Soudain, son sac lui échappa des mains. Des jumelles, une montre à gousset, une clé, un briquet, un carnet, une cigarette écrasée, un stylo, des lunettes, un sifflet, une boucle d’oreille, une barrette, un comprimé et trois pilules se retrouvèrent au sol. Chiara ne bougeait plus. Tout ses effets restèrent à terre. Face à elle, assis au bar, Paul caressait la main d’un jeune homme. Elle ne comprit pas tout de suite, resta là, béate, jusqu’à ce qu’il se penche à l’oreille de cette homme qu’elle ne connaissait pas. Il lui murmura quelque chose avant de l’embrasser.Paul n’entendit pas le cri étouffé de Chiara, ni le bruit de ses effets personnels tombant sur la moquette. 

Quelques mois plus tard, après un divorce musclé, Chiara refit sa vie avec un jeune rugbyman.

Inspiré par Theatre accident d’Irving Penn

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