Photofiction XI : J’aime (« Vis-à-vis » de Gail Albert Halaban)

Une nouvelle inspirée d’une photographie : Vis-à-vis de Gail Albert Halaban.

J’aime regarder les gens à travers les fenêtres de l’immeuble d’en face. J’aime les voir vivre, s’engueuler, s’embrasser, déjeuner, sauter des repas, s’endormir sur le canapé devant la télévision. Je sais que l’un d’entre eux s’amuse à m’observer aussi parfois. Je fais toujours semblant de ne pas le voir. Je joue le jeu, comme il joue avec moi. 

J’aime voir les enfants courir et rire, et apercevoir la dame du dessous regarder le plafond le regard sombre en râlant. Elle qui pourtant laisse aussi ses petits enfants, tous les dimanches, jouer au ballon dans le salon, faisant aussi râler le jeune couple du dessous. 

J’aime épier les gens qui arrivent en bas de l’immeuble, qui guettent l’arrivée de quelqu’un, qui cherchent désespérément dans leur téléphone ou sur leur carnet où ils ont bien pu noter le foutu code de l’immeuble. Sans oublier les autres, les habitants, qui se trompent de code, qui recommencent, qui poussent la porte en se prenant quotidiennement les pieds dans le bas du portail fixe, malgré les dix années depuis lesquelles ils habitent là. 

J’aime, en hiver, les fumeurs à la fenêtre qui se penchent un peu trop ou cale leur torse entre les deux battants pour ne pas laisser entrer la fumée, ou encore ceux qui laissent juste leur bras sorti à l’extérieur pour continuer à suivre la conversation et placent juste leur bouche devant l’entrebâillement pour souffler la fumée. 

J’aime les voir faire le ménage. Certains s’acharnent avec leur aspirateur qui n’aspire plus. Certains sont maniaques et le passent tous les jours. Les carreaux de ces appartements sont toujours d’une propreté flamboyante. Chez les autres, je plisse parfois les yeux pour y voir clair. Pour en revenir à l’aspirateur, certains attendent que ce soit sale. En époussetant leurs chaussettes pleines de miettes, ils se disent qu’il serait peut-être temps. 

Parfois je remarque que nous regardons le même film à la télévision, que nous mangeons le même repas, que nous portons les mêmes chaussures, que nous aimons les mêmes fleurs, que nous lisons des livres du même auteur. J’aime tous les habitants, pas un ne m’est antipathique, mais j’aime plus particulièrement le jeune homme du 4ème. Celui qui a des tocs. Alors qu’il s’apprête à sortir de chez lui, il vérifie toujours s’il a bien fermer la fenêtre, éteint la plaque électrique de sa cuisine, débranché la prise de son portable. Une fois vérifié tout cela, il s’en va. Et quelques secondes plus tard, la porte s’ouvre à nouveau et il recommence tout ce petit rituel une deuxième fois avant de partir définitivement pour la journée. S’il a le malheur de partir sans faire son tour, je le vois revenir deux heures plus tard, le visage exsangue, tout tremblant, pour vérifier si la plaque électrique était bien éteinte. Évidemment, elle l’est toujours. 

Inspiré de Vis-à-vis de Gail Albert Halaban

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